Texte 2 : Platon (428-348), l'âme et la beauté
XXX. – C’est ici qu’en voulait venir tout ce discours sur la quatrième espèce de délire. Quand la vue de la beauté terrestre réveille le souvenir de la beauté véritable, que l’âme revêt des ailes et que, confiante en ces ailes nouvelles, elle brûle de prendre son essor, mais que, sentant son impuissance, elle lève, comme l’oiseau, ses regards vers le ciel, et que, négligeant les choses d’ici-bas, elle se fait accuser de folie, l’enthousiasme qui s’élève ainsi est le plus enviable, en lui-même et dans ses causes, pour celui qui le ressent et pour celui auquel il le communique ; et celui qui, possédé de ce délire, s’éprend d’amour pour les beaux jeunes gens reçoit le nom d’amant. J’ai dit que toute âme d’homme a naturellement contemplé les essences, autrement elle ne serait pas entrée dans un homme; mais il n’est pas également facile à toutes les âmes de se ressouvenir des choses du ciel à la vue des choses de la terre ; car certaines âmes n’ont qu’entrevu les choses du ciel ; d’autres, après leur chute sur la terre, ont eu le malheur de se laisser entraîner à l’injustice par les mauvaises compagnies et d’oublier les mystères sacrés qu’elles ont vus alors ; il n’en reste qu’un petit nombre qui en ont gardé un souvenir suffisant. Quand celles-ci aperçoivent quelque image des choses du ciel, elles sont saisies et ne sont plus maîtresses d’elles-mêmes; mais elles ne reconnaissent pas ce qu’elles éprouvent, parce qu’elles n’en ont pas des perceptions assez claires. C’est qu’en ce qui regarde la justice, la tempérance et les autres biens de l’âme, leurs images d’ici-bas ne jettent point d’éclat; par suite de la faiblesse de nos organes, c’est à peine si quelques-uns, rencontrant des images de ces vertus, reconnaissent le genre du modèle qu’elles représentent. Mais la beauté, au contraire, était facile à voir à cause de son éclat, lorsque, mêlés au chœur des bienheureux, nous, à la suite de Zeus, d’autres, à la suite d’un autre dieu, nous jouissions de cette vue et de cette contemplation ravissante, et qu’initiés, on peut le dire, aux plus délicieux des mystères, et les célébrant dans la plénitude de la perfection et à l’abri de tous les maux qui nous attendaient dans l’avenir, nous étions admis à contempler dans une pure lumière des apparitions parfaites, simples, immuables, bienheureuses, purs nous-mêmes et exempts des stigmates de ce fardeau que nous portons avec nous et que nous appelons le corps, et où nous sommes emprisonnés comme l’huître dans sa coquille.
XXXI. – II faut pardonner ces longueurs au souvenir et au regret de ces visions célestes. Je reviens à la beauté. Nous l’avons vue alors, je l’ai dit, resplendir parmi ces visions ; retombés sur la terre, nous la voyons par le plus pénétrant de tous les sens effacer tout de son éclat. La vue est, en effet, le plus subtil des organes du corps ; cependant elle ne perçoit pas la sagesse ; car la sagesse susciterait d’incroyables amours si elle présentait à nos yeux une image aussi claire que celle de la beauté, et il en serait de même de toutes les essences dignes de notre amour. La beauté seule jouit du privilège d’être la plus visible et la plus charmante. Mais l’homme dont l’initiation est ancienne ou qui s’est laissé corrompre a peine à remonter d’ici-bas, dans l’autre monde, vers la beauté absolue, quand il contemple sur terre une image qui en porte le nom. Aussi, loin de sentir du respect à sa vue, il cède à l’aiguillon du plaisir et, comme une bête, il cherche à la saillir et à lui jeter sa semence, et dans la frénésie de ses approches il ne craint ni ne rougit de poursuivre une volupté contre nature. Mais celui qui a été récemment initié, qui a beaucoup vu dans le ciel, aperçoit-il en un visage une heureuse imitation de la beauté divine ou dans un corps quelques traits de la beauté idéale, aussitôt il frissonne et sent remuer en lui quelque chose de ses émotions d’autrefois; puis, les regards attachés sur le bel objet, il le vénère comme un dieu, et, s’il ne craignait de passer pour frénétique, il lui offrirait des victimes comme à une idole ou à un dieu. A sa vue, comme s’il avait le frisson de la fièvre, il change de couleur, il se couvre de sueur, il se sent brûlé d’un feu inaccoutumé. A peine a-t-il reçu par les yeux les effluves de la beauté qu’il s’échauffe, et que la substance de ses ailes en est arrosée. Cette chaleur fond l’enveloppe, qui, resserrée longtemps par la sécheresse, les empêchait de germer ; sous l’afflux des effluves nourrissants, la tige de l’aile se gonfle et se met à pousser de la racine sur toute la forme de l’âme; car jadis l’âme était tout ailes.
XXXII. – En cet état l’âme tout entière bouillonne et se soulève ; elle éprouve le même malaise que ceux qui font des dents : la croissance des dents provoque des démangeaisons et une irritation des gencives ; c’est ce qui arrive à l’âme dont les ailes commencent à pousser : la pousse des ailes provoque une effervescence, un agacement, des démangeaisons du même genre. Quand elle regarde la beauté du jeune garçon et que des parcelles s’en détachent et coulent en elle – de là vient le nom donné au désir – et qu’en la pénétrant elles l’arrosent et réchauffent tout ensemble, l’âme respire et se réjouit. Mais quand elle est séparée du bien-aimé et qu’elle se dessèche, les orifices des pores par où sortent les ailes se desséchant aussi se ferment et barrent la route au germe des ailes. Ce germe enfermé avec le désir saute comme le sang bat dans les artères, pique chacune des issues respectives où il se trouve, de sorte que l’âme, aiguillonnée de toutes parts, se débat dans la souffrance. Mais, d’un autre côté, elle se réjouit au souvenir de la beauté. Cet étrange mélange de douleur et de joie la tourmente et, dans sa perplexité, elle s’enrage, et sa frénésie l’empêche de dormir la nuit et de rester en place pendant le jour; aussi elle court avidement du côté où elle pense voir celui qui possède la beauté. Quand elle l’a vu et qu’elle a fait entrer en elle le désir, elle sent s’ouvrir les issues fermées naguère et, reprenant haleine, elle ne sent plus l’aiguillon ni la douleur; au contraire, elle goûte pour le moment la volupté la plus suave. Aussi l’amant ne voudrait-il jamais quitter son bel ami et le met-il au-dessus de tout ; mère, frères, camarades, il oublie tout, et, si sa fortune négligée se perd, il n’en a cure. Les usages et les convenances, qu’il se piquait d’observer auparavant, le laissent indifférent ; il consent à être esclave et à dormir où l’on voudra, mais le plus près possible de l’objet de son désir; car, outre qu’il vénère celui qui possède la beauté, il ne trouve qu’en lui le médecin de ses tourments. Cette affection, bel enfant à qui s’adresse mon discours, les hommes l’appellent Éros ; quant au nom que lui donnent les dieux, tu en riras sans doute, parce que tu es jeune. Certains Homérides, je crois, citent à propos d’Éros deux vers des poèmes détachés, dont l’un est tout à fait irrespectueux et peu modeste. Ces vers disent :
Les mortels le nomment Eros ailé,
Et les dieux Ptéros, parce qu’il donne des ailes.
On peut admettre ou rejeter l’autorité de ces vers; mais la cause et la nature de l’affection des amants sont exactement telles que je les ai dépeintes.
Platon (427-348 avant J.C.), Phèdre 251d-252d.