Texte 10 : Kant (1724-1804), le jugement de goût : antinomie et solution

1. Thèse. Le jugement de goût ne se fonde pas sur des concepts ; car, sinon, il serait possible d’en disputer (de décider par des preuves).

2. Antithèse. Le jugement de goût se fonde sur des concepts ; car, sinon, il ne serait même pas possible, malgré la diversité qu’il présente, d’en jamais discuter (de prétendre à l’assentiment nécessaire d’autrui à ce jugement).

Il n’y a pas d’autre possibilité, pour résoudre le conflit entre ces principes qui sont au soubassement de chaque jugement de goût [...], que de montrer que le concept auquel on rapporte l’objet dans ce genre de jugement n’est pas pris selon le même sens dans les deux maximes de la faculté de juger esthétique : ce double sens ou ce double point de vue de l’appréciation est nécessaire à notre faculté de juger transcendantale, mais l’apparence qui engendre la confusion de l’un avec l’autre est, en tant qu’illusion naturelle, elle aussi inévitable.

Il faut que le jugement de goût se rapporte à quelque concept ; car, sinon, il ne pourrait absolument pas prétendre à une validité nécessaire pour chacun. Mais il ne peut précisément pas être démontrable à partir d’un concept, pour cette raison qu’un concept peut être soit déterminable, soit, tout aussi bien, indéterminé en soi et en même temps indéterminable. De la première sorte est le concept d’entendement, qui est déterminable par des prédicats de l’intuition sensible qui peut lui correspondre ; mais de la seconde sorte est le concept du suprasensible comme concept transcendantal de raison qui se trouve au fondement de toute intuition et qui ne peut donc être davantage déterminé dans le registre théorique.

Or le jugement de goût porte sur des objets des sens, mais non pas pour en déterminer un concept à destination de l’entendement ; car ce n’est pas un jugement de connaissance. Il constitue donc, en tant que représentation intuitive singulière rapportée au sentiment de plaisir, simplement un jugement personnel, et comme tel il serait donc limité, quant à sa validité, au seul individu qui prononce le jugement : l’objet est pour moi un objet de satisfaction, tandis que, pour d’autres, il peut en aller autrement – à chacun son goût.

Cependant, dans le jugement de goût, un élargissement de la représentation de l’objet (en même temps aussi du sujet) est sans nul doute contenu, sur quoi nous fondons une extension de cette sorte de jugements comme nécessaires pour chacun : en conséquence, il doit nécessairement y avoir un concept au fondement de ces jugements ; mais il doit s’agir d’un concept qui ne se peut aucunement déterminer par une intuition, un concept par lequel on ne peut rien connaître, et qui par conséquent ne peut fournir aucune preuve pour le jugement de goût. Or c’est à un tel concept que correspond le simple concept rationnel pur du suprasensible qui est au fondement de l’objet (et également du sujet qui juge) comme objet des sens, par conséquent en tant que phénomène. Car, si l’on n’admettait pas un tel point de vue, il serait impossible de sauver la prétention du jugement de goût à une validité universelle ; si le concept sur lequel il se fonde n’était qu’un concept simplement confus de l’entendement, comme par exemple celui de perfection, auquel on pourrait faire correspondre l’intuition sensible du beau, il serait possible, du moins en soi, de fonder le jugement de goût sur des preuves – ce qui contredit la thèse.

Or toute contradiction disparaît si je dis que le jugement de goût se fonde sur un concept (celui d’un fondement en général de la finalité subjective de la nature pour la faculté de juger) à partir duquel toutefois rien, en ce qui concerne l’objet ne peut être connu ni prouvé, parce qu’il est en soi indéterminable et impropre à la connaissance ; cependant, le jugement reçoit de ce concept en même temps de la validité pour tous (même si, chez chacun, c’est un jugement singulier, accompagnant immédiatement l’intuition), parce que son principe déterminant se trouve peut-être dans le concept de ce qui peut être considéré comme le substrat suprasensible de l’humanité.

Seule importe, pour la résolution d’une antinomie, la possibilité que deux propositions se contredisant en apparence ne se contredisent pas en fait, mais puissent coexister, quand bien même l’explication de la possibilité de leur concept dépasse notre pouvoir de connaître. Que cette apparence soit en outre naturelle et inévitable pour la raison humaine, de même que ce qui fait qu’elle est et reste inévitable, bien qu’après la résolution de la contradiction apparente elle cesse de tromper, cela se peut aussi, par là, rendre compréhensible. Le concept sur lequel la validité universelle d’un jugement doit se fonder, nous le prenons en effet selon une même signification dans les deux jugements qui se contredisent, et pourtant nous en énonçons deux prédicats opposés. Dans la thèse, il faudrait dire les choses ainsi : le jugement de goût ne se fonde pas sur des concepts déterminés ; et dans l’antithèse : le jugement de goût se fonde pourtant sur un concept, bien qu’il s'agisse certes d’un concept indéterminé (à savoir celui du substrat suprasensible des phénomènes) – et dès lors il n’y aurait entre thèse et antithèse nulle contradiction. Nous ne pouvons faire davantage que lever cette contradiction entre les prétentions antithétiques du goût. Donner un principe du goût qui soit déterminé et objectif, d’après lequel les jugements de celui-ci pourraient être guidés, examinés et prouvés, est absolument impossible ; car il ne s’agirait plus dès lors d’un jugement de goût. Le principe subjectif, à savoir l’Idée du suprasensible en nous, peut seulement être indiqué comme l’unique clé permettant de résoudre l’énigme de ce pouvoir dont les sources nous restent cachées à nous-mêmes, mais rien ne peut le rendre plus compréhensible.

Au fondement de l’antinomie ici construite et aplanie se trouve le concept exact du goût, à savoir celui d’une faculté de juger esthétique simplement réfléchissante ; et les deux principes qui se contredisent en apparence ont été réconciliés dans la mesure où les deux peuvent être vrais, ce qui suffit. Si l’on admettait en revanche pour principe déterminant du goût (à cause de la singularité de la sensation qui est au fondement du jugement de goût), comme c’est le cas chez certains, l’agrément, ou, comme d’autres le souhaitent (à cause de sa validité universelle), le principe de la perfection, et si l’on voulait établir d’après ces hypothèses la définition du goût, il en naîtrait une antinomie qui ne pourrait être absolument aplanie qu’à condition de montrer que ces deux propositions antithétiques (mais non pas simplement de façon contradictoire) sont fausses – ce qui prouverait dès lors que le concept sur lequel chacune est fondée se contredit lui-même. On voit ainsi que [...] les antinomies nous forcent, contre notre gré, à regarder au-delà du sensible et à chercher dans le suprasensible le point de convergence de tous nos pouvoirs a priori – dans la mesure où il ne reste pas d’autre issue pour mettre la raison en accord avec elle-même.

Emmanuel Kant (1724-1804), Critique de la faculté de juger (1790), § 56-57.

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