Texte : Freud (1856-1939), la beauté dérive du domaine de la sensibilité sexuelle
Une autre technique de défense contre la souffrance se sert des déplacements de libido qu’autorisé notre appareil animique, et par lesquels sa fonction gagne tellement en flexibilité. La tâche qu’il faut résoudre est de situer ailleurs les buts pulsionnels, de telle sorte qu’ils ne puissent être atteints par le refusement du monde extérieur. La sublimation des pulsions prête ici son aide. On obtient le maximum si l’on s’entend à élever suffisamment le gain de plaisir provenant des sources du travail psychique et intellectuel. Le destin a alors peu de prise sur nous. Les satisfactions de cette sorte, telles que la joie de l’artiste à créer, à donner corps aux formations de sa fantaisie, celles du chercheur à résoudre des problèmes et à reconnaître la vérité, ont une qualité particulière, qu’un jour nous pourrons certainement caractériser métapsychologiquement. Pour l’heure, nous pouvons seulement dire de manière imagée qu’elles nous apparaissent « plus délicates et plus élevées », mais leur intensité est amortie, comparée à celle provenant de l’assouvissement de motions pulsionnelles grossières et primaires ; elles n’ébranlent pas notre corporéité. Mais la faiblesse de cette méthode réside en ceci qu’elle n’est pas d’une utilisation générale, qu’elle n’est accessible qu’à peu d’hommes. Elle suppose des prédispositions et des dons particuliers qui ne sont pas précisément fréquents en proportion efficace. Et même à ce petit nombre elle ne peut pas accorder une parfaite protection contre la souffrance, elle ne leur procure pas de cuirasse impénétrable aux flèches du destin et elle fait d’ordinaire défaillance lorsque le corps propre devient la source de la souffrance1.
Si, dans ce procédé, apparaît déjà nettement la visée de se rendre indépendant du monde extérieur en cherchant ses satisfactions dans des processus psychiques internes, les mêmes traits ressortent plus fortement encore dans le procédé suivant. La corrélation avec la réalité se relâche ici davantage encore, la satisfaction est obtenue à partir d’illusions, que l’on reconnaît comme telles, sans se laisser troubler dans leur jouissance par le fait qu’elles s’écartent de la réalité effective. Le domaine d’où sont issues ces illusions est celui de la vie de fantaisie ; il fut en son temps, lorsque s’effectua le développement du sens de la réalité, expressément soustrait aux exigences de l’examen de réalité et resta destiné à l’accomplissement de souhaits difficiles à imposer. En tête de ces satisfactions en fantaisie, il y a la jouissance puisée dans les œuvres de l’art, qui par l’entremise de l’artiste est rendue accessible aussi à celui qui n’est pas lui-même un créateur. Celui qui est réceptif à l’influence de l’art ne saurait la tenir en assez haute estime comme source de plaisir et comme consolation dans la vie. Et pourtant la douce narcose dans laquelle nous plonge l’art ne fait pas plus que soustraire fugitivement aux nécessités de la vie et n’est pas suffisamment forte pour faire oublier une misère réelle.
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On peut rattacher ici le cas intéressant dans lequel on recherche principalement le bonheur de vivre dans la jouissance de la beauté, où qu’elle se montre à nos sens et à notre jugement, beauté des formes et des gestes humains, des objets de la nature et des paysages, des créations artistiques et même scientifiques. Cette position esthétique envers le but de la vie offre peu de protection contre les souffrances menaçantes, mais elle est en mesure de dédommager de bien des choses. La jouissance puisée dans la beauté a du point de vue sensitif un caractère particulier, doucement enivrant. Il n’apparaît pas clairement que la beauté apporte un profit ; sa nécessité culturelle ne se laisse pas discerner et cependant on ne saurait en concevoir l’absence dans la culture. La science de l’esthétique examine les conditions dans lesquelles est ressenti le beau ; sur la nature et la provenance de la beauté elle n’a pas pu fournir d’éclaircissement ; comme il est d’usage, l’absence de résultat est dissimulée par un luxe de paroles ronflantes et pauvres de contenu. Malheureusement, la psychanalyse a d’ailleurs moins que rien à dire sur la beauté. Un seul point semble assuré : c’est que la beauté dérive du domaine de la sensibilité sexuelle ; ce serait un modèle exemplaire d’une motion inhibée quant au but. La « beauté » et l’« attrait » sont originellement des propriétés de l’objet sexuel. Il est remarquable que les organes génitaux eux-mêmes, dont la vue a toujours un effet excitant, ne sont pourtant presque jamais jugés beaux, en revanche un caractère de beauté semble s’attacher à certains signes distinctifs sexués secondaires.
Sigmund Freud (1856-1939), Le malaise dans la culture (1929), PUF Quadrige, pages 22-26.
1. En l’absence de prédisposition particulière prescrivant impérativement leur direction aux intérêts vitaux, le travail professionnel ordinaire, accessible à chacun, peut prendre la place qui lui est assignée par le sage conseil de Voltaire. Il n’est pas possible d’apprécier de façon suffisante, dans le cadre d’une vue d’ensemble succincte, la significativité du travail pour l’économie de la libido. Aucune autre technique pour conduire sa vie ne lie aussi solidement l’individu à la réalité que l’accent mis sur le travail, qui l’insère sûrement tout au moins dans un morceau de la réalité, la communauté humaine. La possibilité de déplacer une forte proportion de composantes libidinales, composantes narcissiques, agressives et même érotiques, sur le travail professionnel et sur les relations humaines qui s’y rattachent, confère à celui-ci une valeur qui ne le cède en rien à son indispensabilité pour chacun aux fins d’affirmer et justifier son existence dans la société. L’activité professionnelle procure une satisfaction particulière quand elle est librement choisie, donc qu’elle permet de rendre utilisables par sublimation des penchants existants, des motions pulsionnelles poursuivies ou constitutionnellement renforcées. Et cependant le travail, en tant que voie vers le bonheur, est peu apprécié par les hommes. On ne s’y presse pas comme vers d’autres possibilités de satisfaction. La grande majorité des hommes ne travaille que poussée par la nécessité, et de cette naturelle aversion pour le travail qu’ont les hommes découlent les problèmes sociaux les plus ardus.