Texte 21 : Francastel (1900-1970), la pénétration des arts dans la société

Que l’art contemporain pénètre largement la vie de la société actuelle, il ne paraît pas nécessaire de l’établir longuement. Tout le monde en est conscient, au point que l’histoire des arts en est venue du domaine de la science et du goût à celui de la vulgarisation. Il n’est sans doute pas inutile, cependant, de préciser quelques-unes des formes caractéristiques de cette pénétration considérable des arts dans la société actuelle.

L’emprise exercée par l’art sur la société contemporaine se manifeste d’une double manière : par la transformation générale des objets qui constituent ce qu’on appelle le décor de la vie et par le développement récent des spéculations artistiques.

Si l’on compare une ville ou même un village moderne avec une agglomération du siècle dernier, la transformation est plus grande que si l’on considère l’évolution survenue dans les cent cinquante années précédentes. Un certain type de maison, qui s’était imposé dans le courant des XVIIème et XVIIIème siècles, a cessé de correspondre aux besoins, sous la double poussée d’un goût nouveau et d’une transformation radicale de la manière de vivre. La transformation de tout le matériel des objets usuels a suivi, d’autre part, comme on l’a vu, le développement des moyens de production fondés sur les nouvelles techniques industrielles. Des objets aussi familiers que le chaudron ou la broche, que le bassin ou le chandelier, ont disparu pour faire place à de nouveaux outils indispensables à la vie journalière. Le fer électrique et le frigidaire constituent l’objectif immédiat d’une foule de ménagères qui songeaient cuivres ou lèchefrite il y a seulement soixante ans. Rarement sans doute a-t-on assisté à un renouvellement aussi rapide du matériel d’environnement des activités humaines. On a déjà insisté sur l’intérêt urgent qu’il y aurait à établir le bilan de ce renouvellement total de l’objet, compagnon familier mais mobile de l’homme à travers son histoire.

On n’a pas manqué de souligner, en outre, que cette transformation considérable du matériel d’objets était due non seulement à l’apparition de nouveaux moyens de production mais à la diffusion et à l’unification d’une civilisation. Désormais les objets où s’incarne l’activité de l’homme pénètrent uniformément dans toutes les régions de la terre ; et leur degré toujours plus grand d’accessibilité réduit les distinctions anciennes de classes. Il en résulte pour l’art, dans la mesure où il participe à la transformation matérielle du monde, une force de pénétration accrue, en même temps que l’abandon de tout un aspect des plus marquants de son ancienne activité. Il ne souligne plus, désormais, la spécificité de formes réservées à certaines catégories étroites de personnes – potentats ou initiés –, il exalte au contraire la généralité des perceptions et des messages. On assiste, en somme, à un phénomène qui bouleverse la situation de l’art non seulement sur le plan social, mais sur le plan géographique. Désormais, et pour la première fois depuis la Préhistoire, il existe une forme d’art universelle.

On ne saurait trop insister sur ce point. Quel que soit l’engouement que manifestent certains groupes pour des aspects folkloriques ou populaires de l’art, un courant irrésistible entraîne la société contemporaine à l’utilisation d’un type identique d’objets qu’ils soient figuratifs ou utilitaires. On construit et on s’habille aujourd’hui de la même manière à Paris, à Varsovie, à Rio-de-Janeiro et au Pakistan. Les expositions de peinture présentent des analogies extraordinaires de Sidney à Oslo. Même là où certaines réticences se manifestent, comme en Russie soviétique, on a recours à des formes du langage plastique qui se refusent à certaines expériences modernes mais qui prolongent l’art occidental d’avant-hier, sans création aucune de forme Ou de matière. En 1850, Victor Hugo disait » « Le monde va en wagon et parle français. » En 1950, on peut dire : le monde va en avion et il dessine ou sculpte comme à Paris. L’unité des signes plastiques tend à se réaliser sur la planète avant la communauté des langues. Il est donc légitime de considérer que les études fondées sur l’analyse des formes sont d’une valeur capitale pour la connaissance des structures sociales et mentales du monde actuel.

Certes dans beaucoup de ses aspects, l’art moderne incarne souvent des fins imaginaires, il projette les besoins d’action de l’homme dans un temps et dans des lieux fictifs, abstraits – ce qui est apparemment la raison de son immense retentissement – mais, en même temps, il concrétise des valeurs qui entrent dans la vie courante de chaque individu, tantôt par l’intermédiaire de signes purement figuratifs, tantôt par l’intermédiaire d’objets fabriqués.

Personne ne peut ignorer le rôle considérable joué par la réclame dans la vie moderne. Or, cette réclame est directement issue des techniques artistiques mises au point par un petit groupe d’artistes parisiens au début du XXème siècle. C’est avec Toulouse-Lautrec, en particulier, que l’on est passé d’une formule de publicité par la devise à une formule purement visuelle. Quand César Birotteau veut toucher, vers 1840, le public parisien, Balzac nous décrit la vitrine qu’il fait décorer au centre de Paris. Il s’agit d’une publicité écrite. Des lettres posées sur la glace d’une vitrine vantent les mérites de la Reine des Crèmes, dans un cadre directement issu des recueils célèbres de La Mésangère, écho attardé du goût Directoire ou Restauration. Le style de Daumier, aussi bien que celui de Gavarni et de Devéria, implique la légende. Durant tout le XIXème siècle, l’image illustre ou matérialise un propos. Désormais, au contraire, la légende recule, disparaît. L’image parle toute seule ; elle s’enrichit non plus d’une devise mais d’une couleur. La réclame participe ainsi au développement le plus ésotérique de l’art de ce temps. Personne ne peut nier que nos contemporains ne soient plus frappés – au siècle du cinéma – par une image que par une devise. Le dessin a cessé d’être le commentaire de la parole, il est devenu par lui-même une évidence. Immense bouleversement lié aux destins de l’art le plus raffiné.

Il est infiniment probable que, de ce triomphe des formules nées aux bords de la Seine, sortira une nouvelle évolution de l’art de demain. Il n’est pas question de prophétiser la conquête du monde par une formule fixée pour longtemps. Toutefois, les faits prouvent la valeur fascinante d’un langage plastique comme langue commune de l’humanité actuelle. Rien ni personne ne fera que ce soit par l’académisme et par l’architecture tirée des ordres antiques, que se cristallisent les crises de croissance sociale du monde actuel. C’est le Cubisme, l’Abstrait, les formes d’avant-garde qui sont le langage le plus courant du dernier demi-siècle. L’art d’avant-garde n’est pas seulement le lieu des débats esthétiques du monde contemporain, il est aussi l’instrument de toutes les expériences d’adaptation valables des sociétés nouvelles aux conditions économiques et techniques issues de la science occidentale.

Si le débat actuel tourne ainsi autour du destin de l’art de Paris, c’est parce que celui-ci propose sans cesse des formes figuratives originales et des formes concrètes adaptées aux possibilités techniques de ce temps. La réclame fournit, en effet, un exemple indiscutable de l’emprise exercée sur le monde actuel par les cheminements de l’art d’hier, mais l’emprise continue .à se manifester journellement sous nos yeux. Non seulement le public lit, aujourd’hui, des signes figuratifs directement liés aux recherches abstraites, mais il n’est vraiment frappé que par des présentations inspirées des formules de l’art d’avant-garde. Il suffit de rapprocher les deux formules publicitaires de certaine grande marque de marchand de vin, à vingt ans d’intervalle, pour mesurer le pas qui a été franchi. Nectar livreur suit les principes de l’art vivant. Il n’est pas vrai que les recherches demeurent confinées sur le plan de l’ésotérisme. L’esthétisme fleurit parmi les doctrinaires de l’académisme.

Intérieurs dépouillés et clairs d’où se dégage une recherche de l’espace, une appréciation de la lumière, marquent le triomphe dans le monde actuel des principes du Cubisme et de l’Art Abstrait. Le goût des surfaces lisses, la pénétration dès volumes, atteste la part prise par les sculpteurs dans le développement de la demeure moderne. Couleurs, lumières, volumes, rythmes, on retrouve ce répertoire de notions plus encore que de formes dans toutes les activités publicitaires et commerciales.

Nous n’assistons certes pas à l’essor d’un monde magnifiquement et définitivement doté de qualités plastiques de premier ordre. Les avions tombent et les architectes ou les ensembliers font des monstres. Mais, dans le monde douloureux et révolutionnaire où nous vivons, les lignes de force montrent l’association étroite des arts et des activités positives de la société. A toutes les époques, l’art a établi un lien entre les spéculations figuratives les plus élevées et la fabrication en série du matériel le plus humble de la vie courante, parce qu’il est toujours lui-même à la fois technique et figuration.

On est en droit de considérer que les seules formes valables de l’art d’aujourd'hui sont celles qui inspirent à la fois les œuvres originales les plus hardies et les activités les plus matérielles de la société. Pourquoi Le Corbusier et Gropius plutôt que l’Ecole des Beaux-Arts de Paris ? Pourquoi Laurens et Brancusi plutôt que Landowski ? Pourquoi Estève, Gischia, Pignon plutôt que Brianchon, Oudot et Christian Bérard ? Non pas seulement parce que le critique a le droit le plus absolu de se laisser guider par son goût, mais parce qu’il existe une possibilité de démontrer que certaines formes d’art ne font que prolonger un système de valeurs déduit de formes d’activité qui ne correspondent plus aux modalités de la vie contemporaine.

Il est normal et légitime que des groupes sociaux attachés eux-mêmes à des valeurs établies se détournent des spéculations généralement imparfaites de l’art d’avant-garde. Il n’est pas question d’y chercher, encore une fois, la figure définitivement établie de l’art de demain. Mais, sans aucun doute, de ces spéculations liées au développement général des activités pratiques et spéculatives de l’homme actuel et de ces spéculations seules pourra sortir le prochain style représentatif du monde contemporain.

Pierre Francastel (1900-1970), Art et technique, (1954).

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