Texte 25 : Bourdieu (1930-2002), Darbel (1932-1975), art et déterminisme culturel

La mise entre parenthèses des conditions sociales qui rendent possibles la culture et la culture devenue nature, la nature cultivée, dotée de toutes les apparences de la grâce et du don et pourtant acquise, donc « méritée », est la condition de possibilité de l’idéologie charismati-que qui permet de conférer à la culture et en particulier à l’« amour de l’art » la place centrale qu’ils occupent dans la « sociodicée » bourgeoise. Ne pouvant invoquer le droit du sang (que sa classe a historiquement refusé à l’aristocratie) ni les droits de la Nature, arme autrefois dirigée contre les distinctions nobiliaires qui risquerait de se retourner contre la « distinction » bourgeoise, ni les vertus ascétiques qui permettaient aux entrepreneurs de première génération de justifier leur succès par leur mérite, l’héritier des privilèges bourgeois peut en appeler à la nature cultivée et à la culture devenue nature, à ce que l’on appelle parfois « la classe », par une sorte de lapsus révélateur, à « l’éducation », au sens de produit de l’éducation qui semble ne rien devoir à l’éducation, à la « distinction », grâce qui est mérite et mérite qui est grâce, mérite non acquis qui justifie les acquis non mérités, c’est-à-dire l’héritage. Pour que la culture puisse remplir sa fonction de légitimation des privilèges hérités, il faut et il suffit que soit oublié ou nié le lien à la fois patent et caché entre la culture et l’éducation. L’idée contre nature d’une culture de naissance, d’un don culturel, octroyé à certains par la Nature, suppose et produit là cécité aux fonctions de l’institution qui assure la rentabilité de l’héritage culturel et en légitime la transmission en dissimulant qu’elle remplit cette fonction : l’École est en effet l’institution qui, par ses verdicts formellement irréprochables, transforme les inégalités socialement conditionnées devant la culture en inégalités de succès, interprétées comme inégalités de dons qui sont aussi inégalités de mérite.

En déplaçant symboliquement le principe de ce qui les distingue des autres classes du terrain de l’économie au terrain de la culture, ou mieux, en redoublant les différences propre-ment économiques, celles que crée la pure possession de biens matériels, par les différences que crée la possession de biens symboliques tels que les œuvres d’art ou par la recherche des distinctions symboliques dans la manière d’user de ces biens (économiques ou symboliques), bref, en faisant une donnée de nature de tout ce qui définit leur « valeur », c’est-à-dire, pour prendre le mot au sens des linguistes, leur distinction, marque de différence qui, comme dit le Littré, sépare du commun « par un caractère d’élégance, de noblesse et de bon ton », les classes privilégiées de la société bourgeoise substituent à la différence entre deux cultures, produits de l’histoire reproduits par l’éducation, la différence d’essence entre deux natures, une nature naturellement cultivée et une nature naturellement naturelle. Ainsi, la sacralisation de la culture et de l’art, cette « monnaie de l’absolu » qu’adore une société asservie à l’absolu de la monnaie, remplit une fonction vitale en contribuant à la consécration de l’ordre social : pour que les hommes de culture puissent croire à la barbarie et persuader leurs barbares du dedans de leur propre barbarie, il faut et il suffit qu’ils parviennent à se dissimuler et à dissimuler les conditions sociales qui rendent possibles non seulement la culture comme seconde nature où la société reconnaît l’excellence humaine et qui se vit comme privilège de naissance, mais encore la domination légitimée (ou, si l’on veut, la légitimité) d’une définition particulière à la culture. Et pour que le cercle idéologique soit parfaitement bouclé, il suffit qu’ils trouvent dans une représentation essentialiste de la bipartition de leur société en barbares et en civilisés la justification du monopole des instruments de l’appropriation des biens culturels.

Si telle est la fonction de la culture et si l’amour de l’art est bien la marque de l’élection séparant, comme par une barrière invisible et infranchissable, ceux qui en sont touchés de ceux qui n’ont pas reçu cette grâce, on comprend que les musées trahissent, dans les moindres détails de leur morphologie et de leur organisation, leur fonction véritable, qui est de renforcer chez les uns le sentiment de l’appartenance et chez les autres le sentiment de l’exclusion. Tout en ces lieux saints de l’art où la société bourgeoise dépose les reliques héritées d’un passé qui n’est pas le sien, palais anciens ou grandes demeures historiques auxquels le XIXème siècle a ajouté des édifices imposants, bâtis souvent dans le style gréco-romain des sanctuaires civiques, concourt à indiquer que le monde de l’art s’oppose au monde de la vie quotidienne comme le sacré au profane : l’intouchabilité des objets, le silence religieux qui s’impose aux visiteurs, l’ascétisme puritain des équipements, toujours rares et peu confortables, le refus quasi-systématique de toute didactique, la solennité grandiose du décor et du décorum, colonnades, vastes galeries, plafonds peints, escaliers monumentaux, tout semble fait pour rappeler que le passage du monde profane au monde sacré suppose, comme dit Durkheim, « une véritable métamorphose », une conversion radicale des esprits, que la mise en rapport des deux univers « est toujours, par elle-même, une opération délicate qui réclame des précautions et une initiation plus ou moins compliquée », qu’« elle n’est même pas possible sans que le profane perde ses caractères spécifiques, sans qu’il devienne lui-même sacré en quelque mesure et à quelque degré ». Si, par son sacré, l’œuvre d’art exige des dispositions ou des prédispositions particulières, elle confère en retour sa consécration à ceux qui satisfont à ses exigences, à ces élus qui se sont eux-mêmes choisis par leur aptitude à répondre à son appel. Accorder à l’œuvre d’art le pouvoir d’éveiller la grâce de l’illumination esthétique en toute personne, si démunie soit-elle culturellement, et de produire elle-même les conditions de sa propre diffusion, conformément au principe des mystiques émanatistes, omne bonum est diffusivum sut, c’est s’autoriser à attribuer dans tous les cas aux hasards insondables de la grâce ou à l’arbitraire des « dons » des aptitudes qui sont toujours le produit d’une éducation inégalement répartie, donc à traiter comme vertus propres de la personne, à la fois naturelles et méritoires, des aptitudes héritées.

Le musée livre à tous, comme un héritage public, les monuments d’une splendeur passée, instruments de la glorification somptuaire des grands d’autrefois : libéralité factice, puisque l’entrée libre est aussi entrée facultative, réservée à ceux qui, dotés de la faculté de s’approprier les œuvres, ont le privilège d’user de cette liberté et qui se trouvent par là légitimés dans leur privilège, c’est-à-dire dans la propriété des moyens de s’approprier les biens culturels – ou, pour parler comme Max Weber, dans le monopole de la manipulation des biens de culture et des signes institutionnels du salut culturel.

Pierre Bourdieu (1930-2002) et Alain Darbel (1932-1975), L’Amour de l’art. Les musées d’art européens et leur public (1966).

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