Texte 4 : Aristote (384-322 avant J.C.), métaphore et analogie
La métaphore est l’application à une chose d’un nom qui lui est étranger par un glissement du genre à l’espèce, de l’espèce au genre, de l’espèce à l’espèce, ou bien selon un rapport d’analogie. Par « du genre à l’espèce », j’entends par exemple : « voici ma nef arrêtée », puisque être mouillé est une façon d’être arrêté ; par « de l’espèce au genre » : « assurément, Ulysse a accompli dix mille exploits », car dix millesignifie beaucoup, et l’auteur l’a ici employé à la place de beaucoup ; par « de l’espèce à l’espèce » : « de l’airain ayant puisé sa vie » par exemple et « ayant coupé, de l’inusable airain », car dans le premier cas, puiserveut dire couper, dans le second, couperveut dire puiser, et tous deux sont des façons d’ôter.
J’entends par « analogie » tous les cas où le deuxième terme entretient avec le premier le même rapport que le quatrième avec le troisième ; le quatrième sera mis à la place du deuxième, ou bien le deuxième à la place du quatrième - et l’on ajoute parfois le terme à la place duquel est mis celui qui entretient ce rapport avec lui. Je veux dire, par exemple, qu’une coupe entretient avec Dionysos (dieu du vin) le même rapport qu’un bouclier avec Ares (dieu de la guerre) ; on dira donc que la coupe est « le bouclier de Dionysos », et que le bouclier est « la coupe d’Ares » ; ou encore, la vieillesse entretient avec la vie le même rapport que le soir avec la journée, on dira donc que le soir est « la vieillesse du jour », et la vieillesse - comme l’a dit Empédocle - « le soir de la vie » ou « le crépuscule de la vie ».
Dans certains cas, il n’existe pas de nom établi pour désigner l’un des éléments de l’analogie, mais pour autant, on n’exprimera pas moins le rapport de similitude ; ainsi, jeter le grain, c’est semer, mais pour désigner le mouvement des rayons depuis le soleil, il n’y a pas de terme ; cependant, ce mouvement entretient avec le soleil le même rapport que semeravec le grain, voilà pourquoi on a dit : « semant les rayons créés par la divinité ». Il existe encore une autre manière d’utiliser ce genre de métaphore : c’est, après avoir désigné une chose par un nom qui lui est étranger, de nier une des qualités qui s’attachent à ce dernier, comme si l’on disait que le bouclier est non pas « la coupe d’Ares », mais « la coupe sans vin ».
Aristote (384-322 avant J.C.), Poétique 1457 b.