Aristote, l'étonnement
C'est, en effet, l'étonnement qui poussa, comme aujourd'hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. Au début, leur étonnement porta sur les difficultés qui se présentaient les premières à l'esprit ; puis, s'avançant ainsi peu à peu, ils étendirent leur exploration à des problèmes plus importants, tels que les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des Etoiles, enfin la genèse de l'univers.
Or, apercevoir une difficulté et s'étonner, c'est reconnaître sa propre ignorance (c'est pourquoi même l'amour des mythes est, en quelque manière, amour de la sagesse, car le mythe est un assemblage de merveilleux). Ainsi donc, si ce fut bien pour échapper à l'ignorance que les premiers philosophes se livrèrent à la philosophie, c'est qu'évidemment ils poursuivaient le savoir en vue de la seule connaissance et non pour une fin utilitaire. Et ce qui s'est passé en réalité en fournit la preuve : presque toutes les nécessités de la vie, et les choses qui intéressent son bien-être et son agrément avaient reçu satisfaction, quand on commença à rechercher une discipline de ce genre. Je conclus que, manifestement, nous n'avons en vue dans notre recherche, aucun intérêt étranger.
Aristote (385-322 av. J.-C.), Métaphysique, A, 2, tr. J Tricot, © Paris Vrin 1991 pages 16 à 18.
Rappel de la consigne de l'épreuve de baccalauréat : La connaissance de la doctrine de l'auteur n'est pas requise. Il faut et il suffit que l'explication rende compte, par la compréhension précise du texte, du problème dont il est question.
Rappel de l'ancienne consigne de l'épreuve de baccalauréat : Vous dégagerez l'intérêt philosophique du texte suivant, en procédant à son étude ordonnée.
Thème du texte : Le thème est double, tout d'abord la genèse de la philosophie, puis le procès philosophique.
Thèse défendue par Aristote : Nous retrouvons logiquement deux aspects de la thèse aristotélicienne, à savoir que la genèse de la philosophie est l'étonnement, et surtout que la recherche philosophique n'a pas de fin utilitaire (la philosophie est bien ainsi une activité théorétique).
Oppositions conceptuelles : ignorance/savoir ; mythologie (croyance)/philosophie (connaissance) ; fin utilitaire (du travail)/fin non utilitaire de la philosophie.
Problématique et enjeux : Le premier aspect de la thèse d'Aristote peut sembler étrange : généralement, une difficulté nous irrite ou nous décourage, Aristote lie l'étonnement à l'ad-miration, ainsi à la merveille et au mystère, d'où l'étonnement devant l'inexpliqué, mais aussi devant sa propre ignorance. Il souligne ainsi que le monde ne se donne pas comme intégralement compréhensible et transparent. L'idée selon laquelle l'étonnement est le commencement de la science est empruntée à Platon (Théétète 155d)
Par ailleurs, Aristote s'oppose à tous ceux qui reprochent à la philosophie son inutilité, qu'elle ne serve en rien à produire ce dont le corps a besoin. Là encore il y a une référence à Platon (Gorgias 485a à 485e). Ce qui n'est pas utilitaire n'est-il que bavardage dangereux ? Est-ce que seul l'utile a de la valeur ? Le temps de la réflexion va humaniser l'homme qui se sentira comme libéré des besoins du corps. Cette activité demandera du loisir et offrira l'expérience d'une forme de liberté.
Forme du texte :
1ère partie : introduction du premier moment de la thèse, et première argumentation concernant l'avant-philosophie. C'est, en effet, l'étonnement qui poussa, comme aujourd'hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. Au début, leur étonnement porta sur les difficultés qui se présentaient les premières à l'esprit ; puis, s'avançant ainsi peu à peu, ils étendirent leur exploration à des problèmes plus importants, tels que les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des Etoiles, enfin la genèse de l'univers.
2ème partie : second argument logique sous la forme d'un syllogisme à l'aide de l'analogie philomythos/philosophos. Or, apercevoir une difficulté et s'étonner, c'est reconnaître sa propre ignorance (c'est pourquoi même l'amour des mythes est, en quelque manière, amour de la sagesse, car le mythe est un assemblage de merveilleux).
3ème partie : second moment de la thèse et justification historique. Ainsi donc, si ce fut bien pour échapper à l'ignorance que les premiers philosophes se livrèrent à la philosophie, c'est qu'évidemment ils poursuivaient le savoir en vue de la seule connaissance et non pour une fin utilitaire. Et ce qui s'est passé en réalité en fournit la preuve : presque toutes les nécessités de la vie, et les choses qui intéressent son bien-être et son agrément avaient reçu satisfaction, quand on commença à rechercher une discipline de ce genre.
4ème partie : conclusion reformulant le second aspect de la thèse. Je conclus que, manifestement, nous n'avons en vue dans notre recherche, aucun intérêt étranger.
THÉÉTÈTE : Par les dieux, Socrate, je suis perdu d'étonnement quand je me demande ce que tout cela peut être, et il arrive qu'à le considérer, je me sens véritablement pris de vertige.
SOCRATE : Je vois, mon ami, que Théodore n'a pas mal deviné le caractère de ton esprit ; car c'est la vraie marque d'un philosophe que le sentiment d'étonnement que tu éprouves. La philosophie, en effet, n'a pas d'autre origine, et celui qui a fait d'Iris la fille de Thaumas [NDLR : Hésiode, Théogonie 265] n'est pas, il me semble, un mauvais généalogiste. Mais comprends-tu déjà pourquoi ces choses sont telles en conséquence de la doctrine que nous attribuons à Protagoras; ou ne saisis-tu pas encore ?
THÉÉTÈTE : Non, pas encore, je crois.
SOCRATE : Alors me sauras-tu gré si je t'aide à découvrir la vérité cachée de la pensée d'un homme ou plutôt d'hommes fameux ?
THÉÉTÈTE : Comment ne pas t'en savoir gré, un gré infini même ?
Platon (427-348 avant J.C.), Théétète 155d, tr. E Chambry, © Paris Garnier-Flammarion 1967 pages79-80.
CALLICLÈS : C'est la vérité que je te dis, et tu le comprendras si tu abandonnes enfin la philosophie pour aborder de plus grandes questions. La philosophie, oui, bien sûr, Socrate, c'est une chose charmante, à condition de s'y attacher modérément, quand on est jeune ; mais si l'on passe plus de temps qu'il ne faut à philosopher, c'est une ruine pour l'homme. Aussi doué qu'on soit, si l'on continue à faire de la philosophie, alors qu'on en a passé l'âge, on devient obligatoirement ignorant de tout ce qu'on doit connaître pour être un homme de bien, un homme bien vu. Pourquoi ? Parce que petit à petit on devient ignorant des lois en vigueur dans sa propre cité, on ne connaît plus les formules dont les hommes doivent se servir pour traiter entre eux et pouvoir conclure des affaires privées et des contrats publics, on n'a plus l'expérience des plaisirs et passions humaines, enfin, pour le dire en un mot, on ne sait plus du tout ce que sont les façons de vivre des hommes. Et s'il arrive qu'on soit impliqué dans une affaire privée ou publique, on s'y rend ridicule, comme sont ridicules à leur tour, j'imagine, les politiciens qui se trouvent pris dans vos discussions et arguments.
En fait, c'est ce que dit Euripide : « une lumière brille pour chacun des êtres, qui s'élance vers elle ; là, il donne le meilleur de ses jours ; là, il est au meilleur de lui-même ». Donc, ce qu'on a en soi de minable, on l'évite et on l'injurie, tandis que le reste, on le loue, avec quelque indulgence pour soi-même, et en estimant que comme cela on fait son propre éloge.
Alors, la plus juste conduite à avoir, à mon sens, est de faire les deux : faire de la philosophie, c'est un bien, aussi longtemps qu'il s'agit de s'y former ; oui, philosopher, quand on est adolescent, ce n'est pas une vilaine chose, mais quand un homme, déjà assez avancé en âge, en est encore à philosopher, cela devient, Socrate, une chose ridicule. Aussi, quand je me trouve, Socrate, en face d'hommes qui philosophaillent, j'éprouve exactement le même sentiment qu'en face de gens qui babillent et qui s'expriment comme des enfants. Oui, quand je vois un enfant, qui a encore l'âge de parler comme cela, en babillant avec une petite voix, cela me fait plaisir, c'est charmant, on y reconnaît l'enfant d'un homme libre, car cette façon de parler convient tout à fait à son âge. En revanche, quand j'entends un petit enfant s'exprimer avec netteté, je trouve cela choquant, c'est une façon de parler qui me fait mal aux oreilles et qui est, pour moi, la marque d'une condition d'esclave. De même, si j'entends un homme qui babille et si je le vois jouer comme un enfant, c'est ridicule, c'est indigne d'un homme et cela mérite des coups !
Or, c'est exactement la même chose que j'éprouve en face de gens qui philosophaillent. Quand je vois un jeune, un adolescent, qui fait de la philosophie, je suis content, j'ai l'impression que cela convient à son âge, je me dis que c'est le signe d'un homme libre. Et, au contraire, le jeune homme qui ne fait pas de philosophie, pour moi, n'est pas de condition libre et ne sera jamais digne d'aucune belle et noble entreprise. Mais, si c'est un homme d'un certain âge que je vois en train de faire de la philosophie, un homme qui n'arrive pas à s'en débarrasser, à mon avis, Socrate, cet homme-là ne mérite plus que des coups. C'est ce que je disais tout à l'heure : cet homme, aussi doué soit-il, ne pourra jamais être autre chose qu'un sous-homme, qui cherche à fuir le centre de la Cité, la place des débats publics, « là où, dit le poète, les hommes se rendent remarquables ». Oui, un homme comme cela s'en trouve écarté pour tout le reste de sa vie, une vie qu'il passera à chuchoter dans son coin avec trois ou quatre jeunes gens, sans jamais proférer la moindre parole libre, décisive, efficace.
Platon (427-348 avant J.C.), Gorgias 485a à 485d, tr. M Canto-Sperber, © Garnier Flammarion 2007 pages 216-217-218.